Interview de Jonás Trueba

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Par Super Seven

le 07/02/2026
Photo de Jonás Trueba

Jonás Trueba

À l'occasion de la rétrospective lui étant consacrée par le Centre Pompidou au MK2 Bibliothèque, nous avons enfin trouvé le temps d'échanger avec Jonás Trueba, cinéaste cher à notre rédaction. Il s'agit moins d'une interview que d'une discussion presque improvisée, fidèle à l'esprit iluso qui a irrigué les couloirs de la BNF pendant quelques jours.

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On imagine qu'un tel événement n'est pas anodin et prend beaucoup de temps mais après plus d'un an d'absence depuis Septembre sans attendre (2024), comment vas-tu Jonás ?

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À l’annonce de la rétrospective, j'ai profité de l’année 2025 pour faire une espèce de restauration de mon premier long métrage, Todas las canciones hablan de mí (2010). C’est quelque chose que j’avais envie de faire depuis toujours et c’était l’occasion parfaite. Nous en avons donc fait une nouvelle copie numérisée en DCP avec un nouvel étalonnage, ce qui est important pour moi. Et il y a bien sûr la nouvelle version de Los Ilusos [13+13, première version sortie en 2013 en Espagne, ndlr.] où vraiment je sens que c’est le même film mais qu'il a quelque chose de nouveau. C’est génial de profiter de la rétro comme excuse pour faire ça. Aussi, 2025 a été pour moi une année de revitalisation. Je me sens de nouveau connecté au cinéma, à notre cinéma… Parce que je pense que j’ai un peu perdu cette énergie ces dernières années. À la fin de 2024, je me suis dit “c’est important que je m’arrête un peu”, parce que je n’aime pas beaucoup “faire pour faire” du cinéma. C'est une question de désir, et il faut retrouver le désir. En parallèle, j’ai fini un livre avec mes textes que j’ai écrit il y a quelques années sur le cinéma des autres [El viento sopla donde quiere, traduire "Le vent souffle où il veut" en référence au sous-titre d'Un condamné à mort s'est échappé de Robert Bresson, ndlr.], qui a été une étape importante. Ce livre est sorti en Espagne au printemps, en même temps que je tournais le Film surprise et à la fin du montage du Où en êtes vous ? / Vistillas. Donc à la fin de 2025, je me sentais bien. Je me souviens toujours de ce film de Jonas Mekas que j’adore qui s’appelle As I was moving ahead occasionally I saw brief glimpses of beauty. À un moment, il commence à dire en voix off : “On va arriver à l’année 2000, et je suis ici chez moi en train de finir le montage de ce film, il reste quinze minutes avant l’année 2000 et je suis ici en montage…”. Je me suis beaucoup rappelé de ce fragment du film parce que moi-même, à la fin de 2025, j'étais en train de finir le montage de Vistillas avec beaucoup d’images que j’ai enregistré pendant l’année. Donc tout cela a créé quelque chose en moi et m'a donné comme j’ai dit un sentiment de revitalisation.

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C’est un peu l’étrange paradoxe de Septembre sans attendre, tu en parles dans le livre de Eva Markovits et Judith Revault d’Allones [Jonás Trueba : le cinéma c’est vivre trois fois plus, ndlr] où tu dis que tout ce que tu avais mis en place pour ton système vertueux (que ce soit l’échelle de production, la distribution des films, la promotion…) a fini presque par se retourner contre toi. Tu dis que tu es épuisé par la promotion de ce film, qu’il devient en lui-même énorme par rapport à ce que tu as fait jusque là…

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C’est vrai qu’il y a quelque chose de difficile à essayer de continuer de la même manière avec chaque film… Ce n’est pas à cause de ce film, je crois que c’est quelque chose que je tenais depuis quelques années, peut-être avant la pandémie, mais comme je suis tout le temps en train de travailler… Pendant le COVID il y avait le montage de Qui à part nous qui a été long, puis à la sortie de la pandémie on a fait Venez voir (2023)… et ensuite Septembre sans attendre, bref tu ne t’arrêtes pas. Peut-être que c’est aussi que j’arrivais à la quarantaine : ma propre crise personnelle avec ma crise sur le cinéma… Maintenant je suis dans un moment où je me demande “Qu’est-ce que je vais faire l’année prochaine ?” mais en tout cas je me sens bien, mieux, et prêt pour essayer de continuer à trouver des choses nouvelles.

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Ces nouvelles choses peuvent aussi être liées à tes anciens projets, avec ce que tu disais sur Todas las canciones… et Los Ilusos. Comme tu le dis souvent : le processus est plus important que la finalité, et ce processus ça n’est pas que le “avant”, ça peut aussi être le “après”, créer de nouvelles choses à partir de ce qui existe.

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Il y a un côté dangereux je trouve avec cette question de la rétrospective, le livre, tout ça… C’est drôle parce que mon père me dit toujours que c’est un problème de certains cinéastes espagnols, surtout ceux qui sont arrivés dans les années 80/90 : en Espagne pratiquement chaque cinéaste a un livre consacré à son œuvre, même si son œuvre comporte seulement un, deux ou trois films… J’ai grandi un peu avec cette idée : il faut rester prudent avec ça. Mais je me dis que c’est comme fermer un morceau de notre vie, ça n’est pas mal en même temps. D’un autre côté c’est bien d’avoir conscience des choses car parfois on oublie, on perd notre propre essence, et ça peut être un problème aussi.

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C’est peut-être ce qui te fait plaisir avec l’idée du Film surprise et Vistillas, on a l’impression que ce sont des films que tu fais sans pression. L’obligation de résultat c’est la rétrospective, mais tu t’en fiches que ça marche, il n’y a pas de logique commerciale derrière…

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Oui, c’est exactement ça. Pour moi, ça, c’est la joie absolue. Je voulais me prouver qu’on était toujours capables aujourd’hui de faire un film très rapidement, en cinq jours, pour n’importe quoi. Et on verra ! On va le montrer ici et c’est bien pour tester un peu ce qu’on a fait. Mais en tout cas oui, c’est retrouver un certain esprit qui m'est très important. Pareil avec le Où en êtes vous ?, c’est un film qui est important pour moi parce que c’est autre chose. Ils sont très proches avec Film surprise tout en étant deux films un peu contraires. On a un film de presque 1h30 avec très peu de plans, et l’autre dure 27 minutes avec beaucoup, beaucoup de plans. Mais les deux sont des films qui sont faits avec la famille, avec les amis, les choses qu’on a sous la main. Sans le soutien du CNC, de l'ICAA [équivalent du CNC espagnol, ndlr], des télévisions…

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Ça fait un peu penser à la période où tu as fait Miniaturas (2011) et Los Ilusos, comme si tu avais un peu recréé cette dynamique avec Vistillas qui est ton film un peu collage à la Mekas, et de l’autre côté le Film surprise qui fait écho à Los Ilusos ou même plus Los exiliados romanticos sur la durée de tournage… On a l’impression que tu reviens aux films “bricolages”.

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Oui, c’est ça. Je crois que Vistillas c’est une sorte de Miniaturas volume 2. J’ai aussi travaillé avec de nouveaux amis, qui vont venir ici. Il y a Lionel Braverman, qui est argentin. Il est arrivé à Madrid il y a quelques années et a commencé à travailler avec Matías Piñeiro, un cinéaste argentin dont je suis très proche dans le cinéma indépendant. Et Alvan Prado qui est un chef opérateur chilien. On a fait un espèce de trio très intéressant et ils ont été très fiers et surpris de se dire “Ah, on est en train de faire un film !”. Je me souviens qu’un jour, un vendredi, je commence à parler avec Lionel parce que j’ai eu cette idée, cette envie de faire le film mais je ne suis pas sûr de moi… Lionel m’a dit “Je n’ai pas de travail en ce moment, je peux t’aider”. Le lundi suivant on a commencé à faire des promenades et à parler, le lundi d’après on a commencé à tourner et le vendredi on avait fini. Ça c’est un peu la gloire pour moi, et pour lui aussi. Sentir que ce n’est pas seulement important pour moi mais aussi pour d’autres, voilà qui me fait du bien.

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Justement l’aspect collectif est hyper important dans ton œuvre, et ce qu’on voit quand on parcourt le programme de la rétrospective c’est aussi que c’est une célébration de Los Ilusos [nom de la société de production-distribution co-fondée par Jonás, ndlr.] au-delà de toi, de tes amis… Il y a le film d’Itsaso [Les filles vont bien, ndlr] et Histoires de la bonne vallée, que vous avez produit.

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Je suis très content que Judith et Eva aient très bien compris cet aspect collectif dans notre manière de travailler et de faire les choses. Ce n’est pas moi qui l’ai demandé, c’est elles qui se sont rendues compte que c’était comme ça et c’est très beau. Quand Eva et Judith sont venues à Madrid pour faire les conversations du livre, elles sont restées quelques jours. Pour moi c’est intéressant qu’elles soient restées chez nous, dans notre quartier, qu’on soit allés se balader… Pour comprendre finalement qu’il y a quelque chose de plus important : ce n’est pas seulement parler des films, c’est sentir un peu l’essence de notre manière d’habiter le cinéma.

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C’est très inspirant pour nous, en tant qu’association qui fait aussi des films ensemble… Cette idée de circulation s’est notamment incarnée dans un projet de court-métrage qui est né du visionnage de Venez Voir auquel beaucoup de notre équipe à participé !

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Il faut m’envoyer votre travail ! C’est génial, j’adore que vous me donniez cet espace dans votre revue, dans votre pensée… Pour moi c’est important de garder la communication avec des cinéastes plus jeunes que moi.

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Ça amène justement à une question qu’on voulait te poser sur les cours que tu donnes à des étudiants alors que tu racontes que tu étais toi même mauvais élève. Tu présentes une manière très alternative de faire du cinéma, sans découpage préalable, presque sans scénario, un peu hors du système de production classique… Comment sont accueillis ces cours ? Est-ce qu’ils adhèrent à ta philosophie ?

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J’étais très mauvais ! Mais oui je donne beaucoup de cours. Il y a une personne très importante dans ma vie qui s’appelle Nuri Aidelman qui est la directrice d’un programme éducatif qui s’appelle Cinema en curs. Elle est géniale, et elle a beaucoup pensé la transmission du cinéma entre les cinéastes et les jeunes, j’ai beaucoup appris d’elle.
Pour moi c’est important à différents niveaux. Quand tu fais un atelier avec des adolescents, le plus important pour moi c’est de transmettre l’amour et pas quelque chose d’académique. Plutôt que le cinéma, il faut partager l'idée de faire attention à ce qui nous entoure, l'importance d’écouter et de faire les choses ensemble, de trouver les bons copains, les amis… C’est surtout ça, et bien sûr on essaye d’apprendre à faire un cadre, à chercher la lumière… On a fait beaucoup de documentaires sur les quartiers avec les élèves, mais aussi des fictions. Finalement c’est la convivence et l'expérience de tout le processus… Parfois pendant des mois c’est juste réfléchir ensemble, voir du cinéma, des petits extraits, aller dans la rue pour écouter les choses et regarder bien, c’est le plus important.
C’est différent quand on fait des ateliers avec des jeunes cinéastes. C’est bien aussi de parler d’argent, d’échelle de fabrication, de la production… Ne pas avoir peur de parler de ça, de questions qui sont matérielles.
Le plus important pour moi c’est aussi de transmettre que le cinéma peut être quelque chose de maladroit, artisanal… On en a parlé avec Marcos l’autre jour dans la librairie [intervention filmée chez Potemkine, disponible sur youtube ndlr.], pour moi c’est essentiel de donner envie de faire du cinéma. Que chaque film puisse être quelque chose que tu peux regarder et te dire “Ah je peux faire ça, c’est une échelle que je comprends, que je peux ressentir, qui n’est pas loin de moi et je peux être capable de faire un film comme ça”. Même si je viens d’une famille de cinéastes, je suis très conscient de mon privilège d’avoir grandi dans un environnement dans lequel le cinéma est quelque chose que tu peux toucher, que tu peux voir. Donc je veux offrir un cinéma compréhensible pour les autres, pour ceux qui n’ont pas le privilège que j’ai. Je ne sais pas pourquoi mais c’est comme ça.

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Ça se ressent bien, et même dans un film comme Septembre sans attendre qui est ton film un peu plus “produit” avec une plus grosse échelle de fabrication, ce qui est intéressant c’est que tu arrives toujours à garder cette dimension là dans des petits détails. On pense par exemple à la scène presque documentaire avec Francesco Carril sur le tournage de Los años nuevos, qui fait penser à ce que Serge Daney disait sur les cinéastes dont on aime bien voir les films parce qu’on sait qu’on va revoir des acteurs comme on revoit des vieux copains, dont on se demande comment ils vont et ce qu’il s’est passé depuis tout ce temps…

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Oui c’est un documentaire totalement. On a obtenu l’autorisation pour aller sur le tournage de la série, pour faire ça parce que pour moi l’intéressant c’était d’aller voir Francesco dans un autre endroit, dans une autre échelle qui est la réalité. C’est une approche documentaire, sur Francesco, dans le tournage de la série. Mais je trouve que c'est une belle idée de penser le cinéma comme ça et pas seulement comme une histoire qui se raconte, comme un récit mais comme une espèce d’endroit pour faire une rencontre avec des personnes, des amis, des personnages qui te semblent familiers.

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D’une certaine manière vous vieillissez ensemble avec tes acteurs et amis, et au travers des films on voit plus des variations d’un même personnage que des personnages différents à chaque fois.

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Je parle de ça avec mes comédiens. Parfois je leur dis que notre angle de travail est petit mais que si on le connaît bien, on peut faire beaucoup de variations et le faire devenir vraiment grand. C’est important de connaître ce que tu es vraiment. J’en parle beaucoup avec Itsaso, Isabel, Francesco… Cette idée de nous voir nous-mêmes comme des personnages de fiction et qu'avec de légères fluctuations on peut se débrouiller pendant des années à faire différents films qui sont très proches mais qui ne sont jamais les mêmes. Parce que grâce à Dieu, on change, et peut-être que les films capturent notre changement.

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Il y a un film dans ta filmographie qui est un peu à part des autres, et en même temps très cohérent avec ce que tu fais, c’est Qui à part nous (2022). Tu pars sur un dispositif documentaire, mais tu as aussi travaillé avec les jeunes acteurs pour qu’ils apportent cette fiction de leur côté…

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Je trouve que finalement c’est très similaire aux autres. C’est un peu différent parce que c’est un film très long, que j’ai fait en étant davantage seul, mais en même temps pour moi c’est la même manière de procéder.

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Mais tu multiplies les angles dont tu parlais puisque tu as inclus la vision des adolescents.

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Oui, parce qu’ils sont nombreux dans le film, mais finalement c’est une approche… Au début c’est une approche plus documentaire mais c’est toujours un peu comme ça. Et après on gagne la fiction, c’est toujours nécessaire pour moi. Même si c’est une fiction “timide”, pourrait-on dire, très fragile, mais une fiction quand même.

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C’est un peu ce qui traverse tout ton travail, cette porosité entre les deux. Que ça soit à travers les références que tu intègres à ton œuvre, avec cette idée qu’il y a d’autres mondes qui cohabitent avec le réel et que le dialogue se crée entre les œuvres elles-mêmes…

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J’espère ! C’est mon défi ! Cette cohabitation finalement c’est notre vie, les citations pour moi ça ne sont pas simplement des citations, ce sont des inspirations, des approches qui sont importantes pour moi. Et il y a cette envie de partager, de penser le cinéma comme l’opportunité de partager les choses et que chaque film puisse recevoir tout ce qui est proche, important, qu’on aime au moment de le faire.

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L’autre événement c’est aussi la sortie tant attendue de La Reconquista en France, qu’est-ce que ça te fait ?

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Ça m'émeut beaucoup. Surtout je pense à Bénédicte Thomas, notre distributrice [Arizona Distribution, ndlr.]. C’est génial lorsque quelqu’un décide de faire quelque chose qui n'est pas évident dans l’industrie du cinéma qui est toujours si cadrée. Soudain une personne dit “Hmm, on peut essayer de faire sortir un film qui a 10 ans”, ça n’est pas normal de faire ça. Et elle a réussi, et apparemment ça marche bien ! Les cinéphiles ont reçu ça comme quelque chose qui a du sens, et pour moi ça c’est génial, de briser ce cadre de l’industrie.

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C’est particulièrement beau de le faire avec ce film qui raconte l’importance du souvenir, de ce qu’on en fait dans le présent.

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C’est vrai qu’il y a quelques rimes poétiques entre le film, le passage du temps et la sortie dix ans après. Il a été un peu mal compris au moment où il est sorti en Espagne, donc c’est génial cette seconde vie. Je ne sais pas si je peux dire ça mais c’est peut-être le film le plus important pour moi.

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Propos recueillis par Pauline Jannon & Elie Bartin le 31/01/2026. Photo de couverture par Nuria Aidelman (Los Ilusos Films)