Par Super Seven
Abandon de poste
Dans les bureaux huppés d’un grand cabinet d’avocats d’affaires parisien, Mathieu n’a pas le temps. Son costume bien taillé est à destination des clients exigeants des hautes sphères et d’un avocat associé (Claude Delval, interprété par Charles Berling) en demande de résultats pour que Mathieu puisse rejoindre à ses côtés la direction du cabinet. Les pressions et confrontations émanent de toutes parts et écrasent contre le cadre le visage de Lionel Erdogan. Lui ne perd jamais en concentration, optimise son temps, compromet l’éthique et la morale au profit de sa propre ascension. La mise en scène de Hüseyin Aydin Gürsoy appuie ce côté « performatif » en insistant sur les jalons qui rythment les journées de Mathieu : la culture de « l’esprit sain dans un corps sain » – par les plans sur lui qui brûle de la cal sur son tapis de course – se heurte aux inserts sur les réveils et téléphones qui le sortent des rares moments de repos qu’il s’octroie. Mathieu semble avoir besoin d’être toujours dans une logique de battant pour prouver que sa place n’a pas été dérobée.
De l’autre côté du périph, Mustapha parcourt sa banlieue d’enfance mais ne semble pas dans son élément. Ici, personne n’a besoin d’être tiré à quatre épingles pour travailler, et son costume bien taillé dénote de la simplicité des autres habits ou des vêtements traditionnels de cette communauté turque qu’il a quitté depuis que les études et un travail acharné, si l’on suit son auto-proclamation méritocratique, lui ont permis d’entrevoir un ailleurs. Ici non plus, il n’a pas le temps. Revenir veut dire voir ses proches, affronter la déception d’un père taiseux dont la caméra capte les seuls regards dédaigneux, se retrouver réduit à des origines et leurs obligations délaissées depuis qu'il se fait appeler Mathieu au quotidien. La mise en scène est pourtant plus clémente dans cette géographie : loin d’écraser le visage de Lionel Erdogan, ses espaces s’étirent, le champ regarde les autres et la logique du cadre indique à notre cher Mustapha/Mathieu qu’ici, il pourrait se détendre. C’est dans cette bi-identité qu’Une affaire turque loge son cœur, se débattant lui-même pour savoir s’il souhaite traiter de l'ascension d'un avocat prêt à tout ou de la difficulté pour un transfuge de classe de prouver sa valeur.
À fragilité annoncée, il ne suffit que d'un simple élément déclencheur. Il prend la forme d’un chauffeur de taxi, issu de la communauté et sommé par la sœur de Mustapha de le consulter pour réparer une injustice, ici une agression à caractère raciste par un assistant parlementaire. De quoi faire s'exprimer les deux facettes de notre protagoniste : par chantage sur un député, Mathieu impose la rédaction d'un amendement en faveur d'un de ses clients huppés tandis que Mustapha convainc le jeune chauffeur qu'une somme d'argent en échange du retrait de la plainte est tout ce qu’il peut espérer. Lorsque ce dernier refuse, espérant plutôt la justice, c'est un double équilibre qui vacille : celui de Mathieu/Mustapha contraint à la course pour tenter de masquer son action fallacieuse tout en continuant de clamer qu’aucune justice n'est possible pour son client de fortune ; celui du film lui-même, tenu de montrer comment l'égalité est inexistante pour ceux qui, aux yeux de la société française, ne restent que des turcs.
Le rythme s'emballe et rappelle à bien des égards celui d’El reino de Rodrigo Sorogoyen (2018), la techno en moins. La caméra, nerveuse, colle au train de Lionel Erdogan qui s’agite, parcourt les espaces à pleine vitesse, toujours en retard face aux situations qui s’enveniment. D’où la violence lorsqu’elle saisit sa face de près, révélant un regard qui clame autant sa volonté d’émancipation que la possible bascule de sa détermination vers l’inquiétude palpable d’un potentiel vaincu. Hüseyin Aydin Gürsoy a compris qu'il avait à sa disposition un corps de cinéma malléable, qui nourrit également ce sentiment d'écrasement lorsqu'il est filmé entièrement, acculé par sa famille qui lui demande des comptes. Mais un atout de choix n'a pas de valeur seule, et s’y reposer devient léger lorsque l'écriture commence à s'empeser. Il s'agit d'entraîner le protagoniste dans une impasse personnelle mais aussi le film dans une démonstration prônant la corruption pour tous et la pourriture d'un système. Sans se faire attendre, les lourdeurs soupçonnées commencent à s’amonceler. Ce sont trois membres de la communauté turque, extérieurs à l'affaire et n'y comprenant rien, qui passent Mustapha à tabac pour le punir de ne pas honorer ses origines. C'est une avocate fervente défenseuse de la veuve et de l'orphelin (Lubna Azabal) qui suggère à Mathieu qu'il peut l'acheter pour une proposition carriériste. Tous pourris, tous idiots, la binarité offre des facilités qui tracent des balises au récit, le retour à la case départ pour l'avocat, l'illusion de la victoire profanée pour le jeune client.
Malgré son accumulation de rebondissements, le film ne change pas de cap et compte bien nous mener à l'explosion d'un microcosme, symbolisée par un potentiel procès final où Mathieu devra choisir sa veste. Prendra-t-il celle qui lui a permis d'atteindre des hautes sphères au prix de devoir écraser un « petit » sous sa botte, ou celle un peu niaise du héros vertueux qui sacrifiera sa carrière pour aider son prochain ? On se doute que l’issue sera une déception éthique et morale, des dés pipés d'avance à l’avantage de ceux prédisposés à s’offrir une défense plus offensive, nourrissant le discours d’une justice avec autant de neutralité que de biais à explorer pour la réformer. Dans l'attente de voir un regard sur un système à sérieusement repenser, on est prêt à accepter toutes les maladresses précédemment citées.
Pourtant, Une affaire turque subit un dernier vacillement, qui le fait sortir de route devant nos regards étonnés. Une soirée alcoolisée, un accident providentiel, une mort qui résout tout. Le Parlement Européen, miroir de tous ces scandales d’état qui passent souvent sous le coup des radars et qui commençait à trembler dans les inserts télévisuels annonçant un prochain éclatement, peut dormir sur ses deux oreilles. La communauté turque, ici représentante de tous les corps immigrés qui n’ont que rarement droit à la justice, se retrouve elle aussi murée dans le silence habituel de celles qu’on ne regarde pas. On pourrait penser que le film se refuse un possible biais utopiste, se faisant constat plus que pamphlet, mais sa manière de régler ses turpitudes par un twist, une solution de facilité quasi-incohérente semble plus l’abandon d’un cinéaste qui évacue par le scénario ce qu’il ne peut incarner par la mise en scène. Plus de chauffeur, plus de plaignant, plus besoin d’aller au bout. Conclusion sensationnelle qui permet de ne rien résoudre et qui occasionne deux pertes : celle de Mathieu, qui redevient Mustapha à jamais, ses rêves de grandeur mis de côté mais avec une potentielle ardoise vide ; celle du public, qui a lui aussi rêvé grand dans ce qu’il pensait être un thriller politique acéré et qui s’avère n'être qu’un énième film noir.