Critique du film Silent Friend

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Par Super Seven

le 18/05/2026

Silence, ça pousse

À Marbourg, en plein cœur du jardin de son université locale, se trouve un imposant et majestueux gingko biloba, arbre quasi-bicentenaire – il date de 1832 – et ami silencieux éponyme. Ildiko Enyedi nous invite à prendre part à trois histoires autour de lui – en 1908, 1972 et 2020 – pour tisser un récit vaporeux sur notre rapport aux plantes, autour desquelles sont exercées différentes expériences et recherches scientifiques afin de mieux comprendre leur place dans le monde.

Le point de départ et segment central prend place lors de la crise du COVID en 2020 avec Tony (Tony Leung Chiu-Wai), scientifique spécialisé dans l'analyse de cerveaux de nourrissons qui navigue dans l'enceinte de Marbourg en plein confinement, isolé alors que tous les universitaires sont rentrés chez eux. C’est à travers une connexion (littérale, par Zoom) avec Alice (Léa Seydoux) qu’il s'intéresse aux plantes et notamment à ce grand gingko. Tony commence par opposer la conscience-diffuse (ou conscience-lanterne, état où le cerveau fait attention à tout en tachant de ne s'arrêter sur rien) des bébés à la conscience-concentrée (l'attention est restreinte sur ce que l’on a à faire ou ce à quoi on pense, le cerveau hiérarchisant les tâches ou points d'attention) des adultes pour défendre l'importance de la perception dans la compréhension du lien entre les Hommes. L'arbre est vecteur de proximité pour Tony : d'abord avec Alice sous la forme d’un jeu de séduction indirect – pas dans le sens romantique mais elle est son lien social premier dont la nature sympathique ainsi que sa passion le font s’intéresser aux plantes. Puis avec Anton (Sylvester Groth), gardien des lieux de prime abord antipathique – il espionne Tony et sabote même ses premiers essais sur le gingko – qui s'improvise finalement assistant du scientifique. De même, en 1908, Grete (Luna Wedler), première et seule femme admise à l'université après un entretien sous le signe du harcèlement moral et sexiste des professeurs (enchaînement de questions et remarques sur les ressemblances entre les plantes et le sexe féminin pour la déstabiliser), se fraie un chemin dans ce milieu patriarcal grâce à son savoir sur la flore. Elle rencontre un assistant, organisateur d'une expédition aux Indes qui l'intéresse, et un vieux photographe qui l'initie à cet art grâce auquel elle s'émancipe en se réappropriant son corps et l'imaginaire qui l'entoure. Enfin, en 1972, le film tutoie la romance quand deux étudiants se rapprochent progressivement (non sans malaise, par des quasi-touchers, des regards rendus ou non et des dialogues peu fluides, preuve d’une complicité encore à créer) et qu’Hannes (Enzo Brumm) doit prendre soin du géranium de la femme qu’il convoite. Pourtant montrée de son point de vue, la relation n’est jamais réellement initiée ou consommée par Hannes : c’est Gundula (Marlene Burow) qui le pousse à s’ouvrir aux autres et à de nouvelles pratiques, ici la recherche scientifique et l’attention à donner aux plantes à défaut de pouvoir en donner à celle qu’il aime avant qu’elle ne disparaisse du récit.

Loin d'envisager son sujet par un prisme psychologique ou analytique – en somme, en refusant d'embrasser le versant scientifique du lieu –, Silent Friend privilégie la sensation. Le film déploie un jeu visuel à travers ses trois histoires. Le segment de 1908 est filmé en pellicule 35mm et en noir et blanc, traduisant la binarité qui anime le milieu universitaire (les tenues de Grete, souvent claires et alliées à son teint pâle, contrastent avec le noir profond des vêtements professoraux) tout en ramenant à la texture des premières prises de vue, qu'elles soient animées ou fixes. À l'inverse, en 1972, le 16mm et ses couleurs très vives domine au gré d'une caméra légère et alerte à chaque seconde – réminiscences de l’ouverture au monde de cet âge-là et de la période (sans tomber dans l'écueil psychédélique du trip) mais aussi des premiers émois similaires à ceux montrés dans cette histoire. Enfin, la partie contemporaine est tournée en numérique, dans des couleurs plus froides et des endroits plus cliniques pour appuyer visuellement la crise sanitaire et l’isolation que le personnage traverse, sans oublier la perfection technologique pour l'expérimentation qui rencontre une approche plus détaillée et nette des plantes environnantes. Enyedi sculpte ses plans à partir de la lumière et de l’ombre : les reflets envahissent les intérieurs (aux nombreuses fenêtres ou grandes baies vitrées) tandis que l’ombre des feuilles balaie la peau des personnages. Le meilleur exemple intervient quand face à l’arbre massif se dévoile Tony nu, désinhibé par de la mescaline, son corps partiellement camouflé par les branches venant obscurcir l’exposition due à la lumière de la lune. Ce travail de l'image s'allie toutefois à un autre, sonore, dans cette logique de perception et d'éveil des sens : un feu de bois qui crépite de plus en plus, les bruits de plantes qui germent, le vent, des bruits de portes qui s’ouvrent.

Silent Friend s'accorde ainsi à la thèse de Tony sur les cerveaux de nourrissons et leur conscience-diffuse : il faut faire attention à toutes choses. Les plantes évidemment, mais aussi un son qui peut nous raccorder à un segment différent et qui ramène à l’idée de l’interconnectivité qui régit le film, tant soit peu qu’on y fasse attention. En ressort un sentiment de calme continu qui contraste avec les contextes historiques des différents segments bien qu’ils soient secondaires (l’aspect politique des seventies montré par un sit-in, la paranoïa liée au Covid illustrée sobrement par des jeux de distance et d’écrans). C’est aussi cette notion de désaccord qui peut rendre perplexe, tout lien étant coupé abruptement après son éclosion. On ne verra jamais l’expédition des Indes devant permettre à Grete de lier ses deux passions (les plantes et la photographie) et de trouver sa place dans ces milieux masculins, ni le retour de Gundula aux côtés de Hennes pour concrétiser leur idylle et leurs recherches – de même pour celles de Tony. La finalité n’est jamais la connaissance en tant que telle mais plutôt la contemplation de l’arborescence sociale pour y parvenir ; la passation des données scientifiques du passé irrigue le travail (du moins, celui sur les plantes) de Tony alors même qu’il ne le montre jamais – les segments n’étant liés que par les lieux et les plantes, ils n’interagissent pas entre eux. Enyedi schématise cette connexion comme le gingko biloba qui peuple ce jardin : un vieux grand tronc commun duquel émerge de plus en plus de branches, chacun de ces segments en représentant une et se nourrissant des autres. Tant pis si on ne peut y voir la fin car tout ce petit monde continuera avec ou sans nous, à condition que l’on accepte de tenter de le comprendre et d’en faire partie.


Pierre-Alexandre Barillier

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