Par Super Seven
Dans la tradition de cinéastes envisageant leur premier long-métrage comme la promesse d'une signature marquante qui pourrait bien être la dernière, Anja Breien entend apposer la sienne. Si le titre déjà évocateur contient son lot de violences affiliées, sa matérialisation ne se targue pas d'une lente construction qui nous ferait redouter le moment susnommé : Le Viol (le cas Anders) est celui qui survient dès les premiers plans, laissant sa trace dans nos esprits comme il s'imprime dans cette masse enneigée toujours foulée, à jamais souillée. Moment inéluctable duquel on ne peut détourner le regard, cet effet choc use pourtant de peu de ses congénères : un plan zénithal sur la situation globale pour souligner notre impuissance, un enchaînement de plans rapides qui montrent le corps de Rita (Liv Thorsen) qui se débat. L’efficacité de la séquence a comme parallèle la simplicité de sa grammaire. Cet apparat frontal n’est pas sans nous rappeler Outrage (1950) qui lui aussi choisit d’exposer le même acte abject dès son introduction et d’utiliser la suggestion. Lorsque Ann Walton (Mala Powers), personnage principal du film américain, nous abandonne sur son corps au sol qui se noie dans le flou à mesure que le criminel approche, Rita, par le biais d’un insert soudain sur son visage, envahit l’espace sonore d’un cri perçant. Dans les deux cas, c’est le hors-champ qui fait le reste. Quand Ann rejoint son foyer, meurtrie, avec une démarche qui laisse entrevoir la lourdeur de ce qu’elle a subi, Rita rejoint la ville, suffoque dans un cadre réduit, le gros plan comme moteur d’un film qui l’enferme avec son traumatisme. La promesse est faite, ce viol que nous avons à peine entrevu nous a marqué, et ne nous quitte plus.
Mais la piste qui nous ferait rapprocher ce premier film d’Anja Breien de celui d’Ida Lupino s’étiole. Quand l’Américaine choisit d’accompagner Ann Walton dans les conséquences névrotiques de son trauma et de la manière dont, sans soutien adéquat, ce dernier peut se manifester à tout moment, la caméra d’Anja Breien abandonne Rita mais conserve son cadre restreint pour y mettre en son centre Anders (Svein Sturla Hungnes), le présumé auteur “des” actes – un deuxième viol, cette fois arrêté à la tentative, fait rapidement irruption. Le portrait que Breien en fait, lui aussi, n'a pas le temps de s'encombrer et regroupe le peu d'éléments dont dispose l'accusation pour constituer son dossier. Une fin de journée dans les vestiaires d'une usine le montre en situation de conflit avec un collègue l’affublant d'un surnom désagréable, rappelant dans les antécédents prononcés une première condamnation pour faits de violences au travail. Plus loin, quand il tente d'étoffer son alibi, un flashback nous l'expose dans une cantine, le regard baladeur sur les corps féminins qui traversent la pièce, reproduction d’un fait de voyeurisme pour lequel il a écopé d'un non-lieu. Pas d'enquête, de réflexion sur la culpabilité d’Anders ou sur une éventuelle fausse accusation de Rita et Wilhelmine (Anne Marie Ottersen), l’expédition est succincte. Lorsque, dans le plan final, le concerné est invité à comparaître, c’est un visage mutique qui trouve le gros plan, incapable de prononcer sa culpabilité ou son innocence, avant que la caméra ne coupe. Là n’était pas le sujet. On en revient à la dimension de l'image, qui depuis qu'elle s'accompagne d'intérieurs dévoile son intention : les bords cadres sont les murs de la prison, des salles d'interrogatoire, de la cellule dans lesquels Anders attend sa potence. Qu'il soit coupable ou pas, il est déjà prisonnier d'une machine à broyer.
On comprend alors que l’entreprise d’Anja Breien n’est pas de théoriser de nouvelles considérations quant à l’acte de viol ni de s’inscrire dans un paysage militant autour des victimes ou même de la figure de l’agresseur. Si elle choisit de suivre Anders, ce n’est pas pour créer une empathie qui serait forcément gênée mais pour utiliser son parcours afin de faire un autre procès, celui de l’institution norvégienne. La description de l’appareil judiciaire se fait par l’enchaînement des rites procéduriers où inspecteurs, magistrats, avocats, tous en plans fixes – mais contrairement à Anders, non centrés : eux voient hors des murs –, déblatèrent leurs discours comme tant d’étapes à passer par automatisme. Par les contrechamps sur le visage d’Anders qui viennent capter son incompréhension totale de la situation et son impossibilité à réfléchir à sa défense ou verbaliser concrètement les raisons de ses actes, Breien entend relater la rigidité d’un système qui ne donne aucune clé à ses protagonistes supposément principaux. Le constat est similaire quelle que soit l’issue du procès. S’il est coupable, le film aura montré l’articulation d’un système qui “fonctionne” dans ses grandes lignes mais qui écroue les individus sans les prévenir ni leur donner une réflexion quant aux idées à déconstruire en vue de leur sortie – il est indiqué à Anders que sa peine de prison peut aller de trois à cinq ans. S’il est innocent, c’est un autre système oppressif qui est à l’image où l’expression, la réflexion et l’écoute sont des absolus réservés à ceux qui sont dotés d’éloquence.
Par ses réactions souvent défiantes aux questions posées, par sa considération des antécédents nommés qu’il ne considère pas comme des fautes, les rares moments où la caméra laisse à Anders le loisir de se défendre témoigne de son manque d’éducation. Une faille qui reste utile au système : puisqu’il est invisibilisé et que ses réponses insuffisantes sont autant de portes rapidement closes qui permettent à l’administration de le condamner, Breien rappelle que c’est en maintenant ces zones de flou que la société, norvégienne ou ailleurs, entretient la matrice des individus violents et se veut la complice des pires cultures - ici celle du viol. Entre les murs de sa cellule, ce n’est pas le langage mais l’onomatopée qu’Anders parvient à exprimer : ici un autre cri, ou plutôt un long hurlement filmé en gros plan sur un visage totalement terrassé, anéanti par un système compresseur. Qui dit retour au cri dit retour au choc, miroir de ce viol que nous n’avons toujours pas oublié et qui pourrait presque sceller la boucle d’un parcours ne pouvant se conclure que par l’échec. Ironiquement, on pourrait arguer que celui qui a fait hurler hurle à son tour. Mais le doute, que la démonstration éloquente de Breien dans son pointage des failles procédurières a permis de faire naître, laisse un goût amer, celui d’un dernier râle puissamment émis avant qu’Anders ne vienne rejoindre le mutisme du dernier plan.
Thierry de Pinsun