Par Super Seven
Tout commence par une surimpression entre un paysage qui défile depuis la fenêtre d’un train roulant vers l’inconnu et l’œil en extase de James (Mitia Capellier-Audat), adolescent en plein ébat, à moitié caché dans ce même train mais suffisamment peu pour se laisser observer par l’embrasure de la porte. C’est l’annonce des mouvements qui traversent La Gradiva, le premier long-métrage de Marine Atlan : ceux de la fuite, du désir et du fantasme.
À travers le voyage scolaire d’une classe de terminale vers Pompéi, la réalisatrice déploie sa galerie d'adolescents – presque jeunes adultes – portés par cette liberté nouvelle qui consiste à évoluer loin du domicile parental et des tracas du quotidien. Livrés à eux-mêmes, tous investissent ce voyage comme la promesse d’une autre existence (ailleurs, autrement, avec quelqu’un d’autre). À l’instar du récit éponyme de Wilhelm Jensen – dans lequel un homme se rend en voyage à Pompéi à la poursuite d’une vision qu’il a eu en rêve –, ils transforment l’image d’un désir en objet de quête et cherchent à faire coïncider le réel avec cette vision imaginaire. Entourés de traces du passé (on pense aux fresques murales que la professeure tente de faire analyser à ses élèves, sur lesquelles ils calquent leur interprétation contemporaine) et d’images de ruines, ils sont libres d’imaginer une vie disparue et de projeter sur ces vestiges leur propre histoire.
Ils inventent alors des stratégies pour s’adapter au monde qui les entoure et suivre les pulsions qui les guident, incarnées par un quatuor formé par trois élèves (Toni, Suzanne et James) et leur enseignante, représentant chacun à leur manière une forme d’émancipation de soi dans deux expressions contraires (la toute puissance ou la nonchalance pour Toni et James, l’inhibition et le sur-contrôle pour Suzanne et la prof). Les escapades nocturnes de Toni (Colas Quignard) pour rejoindre son date Grindr sont affaire de rencontres, comme lorsqu'il utilise un outil de traduction pour se faire comprendre d’un italien dont il emprunte le scooter plus tard pour partir sur les traces de ses ancêtres originaires de la région. Être à la marge, ne pas parler la même langue ni posséder les mêmes codes devient le symptôme d’une fracture plus profonde : celle de jeunes gens étrangers à eux-mêmes, en quête désespérée d’une appartenance, sinon au monde, du moins à un groupe susceptible de leur apporter une forme de transcendance. Suzanne (Suzanne Gerin) tente ainsi tant bien que mal de s’intégrer aux discussions des filles « populaires » sur leurs expériences amoureuses et sexuelles (notamment avec James, qui paraît le plus à l’aise dans le groupe et dans le monde et n’a que peu d’efforts à faire pour séduire puis ignorer), tandis que Toni répète à qui veut bien l’entendre que son grand-père était un très riche Pompéien.
Ce déracinement reconfigure les possibilités qui s’offrent à eux, au cœur de lieux qui apparaissent démesurés, presque irréels. Marine Atlan les filme souvent dans un naturalisme attentif aux rapports entre intérieur et extérieur, entre l’espace qu’ils occupent et celui, immense, qui les dépasse. Lors d’un cours passionné sur la formation des volcans, la séquence s'étire sans couper les longues explications de la professeure (Antonia Buresi). La caméra divague tour à tour sur les reliefs montagneux, les touristes qui passent en arrière-plan, les regards parfois ennuyés, captivés ou langoureux des élèves qui se cherchent tandis que le cours progresse vers la formation et l’éruption du magma, les gesticulations de l’enseignante tentant de maintenir leur attention. Son discours prend progressivement une tournure épique, presque dramatique, et les plans se resserrent sur les visages lorsqu’elle en arrive à l'ensevelissement de Pompéi par les nuages de particules volcaniques. De la même manière, lors d’une visite au musée, Marine Atlan étire le temps, embrasse pleinement le silence du lieu et privilégie des cadres très larges qui font apparaître les adolescents comme de minuscules silhouettes. Elle capte ainsi comme rarement cette fenêtre vertigineuse de l’adolescence où l’on prend conscience d’être “si petit dans un si grand univers”, et où le bouillonnement intérieur des pulsions entre en collision avec l’infinité de l’extérieur.
Dans cette ville-musée figée par la catastrophe, ils espèrent eux aussi voir émerger des cendres et des ruines une nouvelle architecture : une manière d’habiter le monde, de répondre aux ennuis triviaux – pourtant considérables – des premières expériences amoureuses et sexuelles mais aussi aux questions plus vastes qui les traversent : le racisme, l’appartenance à un groupe, le déterminisme social… Ces préoccupations ne sont jamais isolées du reste de leur existence : elles surgissent au détour d’une dégustation de glace après une partie de football avec des enfants locaux, lors d’un dîner à l’hôtel ou d’une conversation entre deux activités sans jamais occulter les autres problématiques plus directes ou les digressions absurdes liées à l'âge. Ce sont, par exemple, les grotesques ‘cap ou pas cap’ lancés lors d’une soirée durant laquelle Toni assure son image de clown de la classe en ingurgitant une mixture immonde faite d’alcool, de restes de nourriture et de mégots de cigarettes pour quelques dizaines d’euros. Le film saisit dans ce mouvement toute l’ambivalence de l’adolescence : vouloir s’amuser et agir tout en étant simultanément inquiet, impuissant et paralysé. Les angoisses intimes changent d’échelle et deviennent politiques.
Le long repas durant lequel l’un des jeunes défend des idées conservatrices sur la méritocratie condense particulièrement bien cette volonté de coller au réel partagé par cette jeunesse. Les tirades s'enchaînent avec peu de coupes de sorte que chacun a le temps d'intervenir avec des arguments parfois construits et matures, fragiles ou idéalistes. L’intérêt de la scène tient moins à la démonstration d’une thèse qu’à cette circulation de la parole : ces adolescents expérimentent leurs convictions en même temps que leur place dans le groupe. Toni, lui, reste parfaitement passif mais ne quitte jamais le cadre ; il a beau chercher à s’extraire de cette machine sociale, il en fait partie.
Son fantasme d’un héritage bourgeois pour échapper au déterminisme social est peut-être plus puissant que toutes les pulsions libidinales qui traversent le film. Ce qui le lie autant à James, c’est sans doute, plus que l’amitié, l’envie de traverser l’existence avec autant de facilités (scolaires, dans les relations aux autres) que son camarade, que l’on comprend issu d’une classe plus élevée que la sienne. Il voudrait que la richesse supposée de son grand-père suffise à conjurer son existence de mauvais élève, son sentiment d’être voué à l’échec et le poids de devoir gérer les névroses de sa mère. Il transforme ainsi cette fiction en projet d’existence, jusqu’à croire qu’il pourrait réellement changer de condition. Mais le réel finit par rattraper le récit qu’il s’est construit lorsqu’il comprend que sa grand-mère a probablement été violée par son patron et que sa mère avait elle-même fabriqué ce récit pour le protéger : les schémas se répètent, on n’échappe pas si facilement à ce qui nous constitue. À l’instar du héros de Jack London Martin Eden, qui finit par comprendre qu’il ne peut échapper à ce qui le détermine, Toni ne trouve dans la fuite qu’une issue : disparaître.
Dès lors, la jouissance et le sentiment de toute-puissance du début cèdent la place à la fuite, la violence et au fatalisme. Dans leur volonté respective de s’intégrer, de s’élever ou simplement de trouver leur place, tous sont rattrapés par une dimension tragique et se heurtent à une forme de solitude. Suzanne, dont le personnage prend de plus en plus d’importance au fil du récit pour ultimement en devenir la narratrice, est une figure de cette ambivalence entre exclusion et émancipation. Cette idée est cristallisée dans une séquence onirique créant une rupture brutale dans le récit par sa technique en 16 mm et sa mise en scène théâtrale aux airs de tragédie grecque, où Suzanne apparaît vêtue d’une toge au milieu de vestiges. Telle une vision du protagoniste de Jensen, rêvant un idéal qu’il s’obstine à rechercher dans la réalité, la réalisatrice offre à travers cette fantaisie une image nouvelle à la jeune femme, ou du moins l’espace qui lui est refusé dans la classe : une héroïne enfin placée au centre. Mais même après cette extraction du réel, quelque chose demeure irréductiblement triste dans son regard. On ne se sent jamais aussi proche d’elle que pendant l’ultime soirée où elle revient à sa place initiale en bordure du groupe et que personne ne s’intéresse à sa fierté d’avoir été admis dans la filière désirée, alors même qu'ils s’interrogeaient tous un peu plus tôt sur leurs résultats Parcoursup. Le bonheur n’existe-t-il que lorsqu’il est partagé ? La question vaut aussi pour la professeure, dont la solitude est constamment ramenée à sa condition de femme célibataire sans enfants, comme si ses choix ne pouvaient être envisagés autrement qu’à travers ce qui lui manque.
C’est peut-être pour cela que le film lui offre à son tour un étrange moment de suspension : après que James ait tenté de la séduire – tentative qu’elle repousse –, elle apparaît nue au réveil, comme si le simple fait d’avoir été désirée lui permettait un instant d’embrasser une féminité que le regard des autres lui refuse habituellement. Renaissance ou simple boost d’ego un peu pathétique ? Atlan ne tranche jamais vraiment, laissant affleurer toute la fragilité d’un tel besoin d’être regardée.
C’est en étant celui qui regarde et dont il est difficile de détourner les yeux que James semblait, lui, échapper à cette mécanique. Il flottait jusque-là au-dessus du groupe, mystérieux, insolent et irrésistible pour les filles comme pour les garçons, à la manière de l’ange pasolinien de Théorème. Il est celui qui n’a besoin ni de fuir ni de se réinventer, celui sur lequel les autres peuvent justement projeter leurs propres désirs. Son amitié avec Toni agit comme catalyseur des décisions de ce dernier, qui s’échappe et revient au gré des mouvements de chat et souris auxquels ils s’exposent mutuellement. Oreille attentive et aide ponctuelle dans ses recherches, James ne l’accompagne pourtant jamais dans ses excursions clandestines : il joue un autre jeu au sein duquel il adapte son personnage à son spectateur et où les conséquences de ses manoeuvres n’existent pas dès lors qu’il échappe à son regard. Mais cette apparente indifférence au monde n’était peut-être qu’une autre forme de fantasme. Lorsqu’il apprend la mort de Toni, cette façade vole en éclats, révélant la pureté du lien ambigu entre les deux garçons.
« Toni s’était trompé, tout n’était pas sale », conclut Suzanne en voix off. Le voyage scolaire n’était peut-être pas seulement une parenthèse avant le retour au monde adulte, mais le dernier espace dans lequel ces adolescents pouvaient encore croire à leur fantasme : devenir quelqu’un d’autre. Pompéi, ville ensevelie sous les cendres, devient l’incarnation d’un paradoxe : la fin d’un monde n’efface pas ce qui l’a précédé.
Pauline Jannon