Par Super Seven
Contes divers
Parfois, quand le doute quant à un propos conserve son flou, il suffit de se référer à un titre. Histoires de la nuit. Construction plurielle, promesse d’imbrications contées au bord du lit, elles peuvent être celles qui nous aident à dormir ou celles qui nourrissent nos plus terribles frayeurs. Nous sommes loin du champ lexical du thriller teinté de home invasion dans lequel on tente de faire entrer le film au forceps – preuve encore, s’il en fallait une, que les genres et appellations ne font de nous que de ridicules gratte-papiers qui pensons plus à cocher nos petites cases inquisitrices qu’à réellement questionner la portée de ce que l’on regarde. On finit par n’en regarder que le fil rouge (effectivement, l’arrivée intrusive d’un groupe de malfrats pour éclater le groupuscule familial s’affaire aux deux genres cités plus haut), lui exiger des doléances (on entend ça et là que le film manquerait de la tension qu’il nous « doit » pourtant celle-ci, diffuse et prenant le temps de son étrangeté pour accompagner cette campagne tranquille où normalement, « il ne se passe rien », est bien présente) et le refuser en bloc parce qu’il ne correspondrait pas au frisson que l’on s’est déjà dessiné, décidant de la couleur des images avant même de ne les avoir ne serait qu'entre-aperçues.
Si l’on s’en tient aux motifs déjà dessinés par Léa Mysius dans Ava (2017) et Les cinq diables (2022), soit des récits centrés autour d’un parcours d’enfant, on peut envisager la trajectoire d’Ida (Tawba El Gharchi) comme moteur de l’histoire. Perdue entre la fin de l’enfance et l’amorce d’une adolescence qui cherche à définir ses limites, l’arrivée brutale de Franck (Benoît Magimel) qui coup à coup l’isole, menace son père Thomas (Bastien Bouillon), violente sa mère Nora (Hafsia Herzi) pour qu’elle avoue sa double vie, puis lui déclare qu’il est son véritable père est pour elle un cocktail plus molotov que sucré qui l’oblige à grandir d’un coup. Acceptation d’un mal héréditaire – le temps de quelques instants, Ida aide Franck à maintenir la séquestration des siens –, libération de ce schéma par la même violence qu’elle tente d’éviter – c’est elle qui tue l’envahisseur –, il y a ici un terreau propice à la filiation. Par ce plan quasi-final, qui montre Ida tenir un fusil comme le faisait Ava, sous les traits de Noée Abita, neuf ans plus tôt, Léa Mysius l’embrasse pleinement. Mais si, justement, elle se complaît à boucler vers une image marquante de son propre cinéma, c’est peut-être car la réalisatrice ne s’inquiète que peu de ce récit juché sur un rail très établi. Rebondissements incessants jusqu’à l’absurde, comédiens devant alterner la conviction sourde avec le cabotinage bosselé, cette histoire de la nuit-là ne convainc principalement pas parce que, des Chiens de paille (Sam Peckinpah, 1971) à Panic room (David Fincher, 2002) en passant par Funny games (Michael Haneke, 1998), le terreau convoqué ici a déjà étayé ses variantes, et il ne s’agit que d’une reproduction de codes répétés comme sous l’égide de manuel du parfait petit thriller.
Les Histoires de la nuit, celles qui ne peuvent prendre forme que dans l’obscurité, se font donc par contamination, ricochets de cette histoire simple sur des personnages qui ne s’attendaient pas à être troublés. Parenthèses étranges, peut-être un peu courtes tant on aurait espéré les voir prendre le pas sur le fil rouge monocorde, elles sont l’illustration pratique qu’un conflit finalement banal car ancré dans un quotidien nourri de violences a des conséquences qui dépassent son cadre. Pour faire vivre leur laps de temps restreint, Mysius alterne ses éléments de mise en scène, convoque d’autres schémas. Le regard persistant et spectateur d’Estelle (Servane Ducorps), capté plein cadre, détonne des sujets principaux de l’altercation, quant à eux perçus via une politique des corps voués à entrer dans l’action violente.Ses traits inquiets tendent peu à peu à la stupeur avant d’embrasser l’effondrement. Son implication, déjà suggérée plus tôt, n’a plus besoin d’être évoquée. Dans ces plans fixes où le visage se délite et où les sanglots apparaissent, on ne sent plus tant la peur de la mort que la désillusion pour celle qui réalise que la nuit d’amour qu’elle a passé avec Flo (Paul Hamy) n’était pour lui qu’un prétexte afin d’élaborer au mieux son plan criminel. Cristina, voisine contrainte sous la menace à ne pas participer à la joute verbale qui se tient dans la maison d’en face, trouve dans l’altérité l’inspiration pour reprendre ses travaux d’artiste-peintre. Ici aussi, la mise en scène se tronque, accepte le temps de quelques plans l’horizontalité d’une grande toile pour nous montrer, par des mouvements de caméra qui accompagnent le geste et des contrechamps sur le visage d’une Monica Bellucci convaincue, comment le trait retrouve une main habitée par le désir de création. Deux histoires presque anecdotiques, bien que palpables, face au grand geste que Léa Mysius offre à Bègue (Alane Delhaye), troisième larron du vice après Franck et Flo, lui bien plus limité intellectuellement et exposant à Cristina, qu’il « surveille », ses étranges origines issues de ce qu’il nomme être un espace liminal. Une réalité alternative que la mise en scène embrasse, partant d’un cadre réaliste établi à une séquence onirique, numérique, jouant sur la porosité des murs et une caméra qui les traverse pour celui qui ne conçoit pas réellement ce qui se joue ici et considère vouloir être en paix dans son monde digital.
Trois histoires conçues comme trois lignes de fuite, démonstration de la multiplicité d’une situation et surtout preuve qu’après avoir bouclé ce qui s’apparente comme son premier cycle, Léa Mysius commence à entrevoir l’ailleurs. Peut-être aurait-on préféré que ce soient elles qui se déploient à la mise en scène, pour ne pas subir le lourd thriller qui les accompagne, mais il y avait sûrement quelque chose à enterrer ici. En tout cas, sans savoir si ces premières obsessions sont derrière la réalisatrice, il y quelque chose qui vit ici.
Thierry de Pinsun