Par Super Seven
Petits billets, petits verres, petits mecs
Quatre garçons dans le vent prennent la route depuis Calcutta pour rejoindre un bungalow au cœur de la forêt de Palamau dans le Bengale. Dans la voiture, les champs-contrechamps révèlent des dynamiques par les diagonales. D'une part les deux « sages » que sont Ashim (Soumitra Chatterjee), au volant et Sanjoy (Subhendu Chatterjee) qui gère le trajet derrière ; de l'autre, Shekhar (Rabi Ghosh) en clown du groupe à la place du mort et Hari (Samit Bhanja), sportif engourdi par une rupture amoureuse. C'est tout l'art de Satyajit Ray de configurer n'importe quel espace, même le plus étroit, pour définir des enjeux et rapports de force socio-politiques. Ashim et Sanjoy sont les plus aisés et posés dans la vie, l'argent n'est pas un problème mais plutôt un instrument de domination. À l'inverse, Shekhar et Hari sont plus ouvertement paumés : le premier est au chômage, fauché et court après les filles pendant que le second s'accroche à son portefeuille et fait de ce voyage un exutoire. Mais ce ne sont là que des données de départ que Ray entend, pendant Des jours et des nuits dans la forêt, mettre à mal.
C'est donc une question de temps, à l'image du titre qui exprime déjà le besoin de considérer le séjour dans son entièreté, aussi abstraite soit-elle de prime abord. Car la petite bande est partie pour une durée indéterminée – ils doivent être rentrés pour la course hippique du samedi, c'est tout ce que l'on sait –, sans avoir réservé le fameux bungalow qu'ils convoitent. Le spectateur est ici complice d'un excès d'orgueil, amplifié par le placement de la caméra sur un siège de la voiture alors occupé par Lokha, un local qui sert de guide, durant l'entrée sur la propriété en dépassant sans sourciller le panneau interdisant de séjourner sans autorisation. Les dieux de la ville débarquent chez les humains de la campagne avec l'assurance conférée par leur statut et leurs billets. Ni une, ni deux, l'argent coule à flot pour corrompre le gardien des lieux, vieillard préoccupé par sa femme malade et apeuré de perdre son emploi, et Lokha qui devient rapidement le boy à tout faire. Il suffit de quelques plans pour régler l'affaire – avec un insert sur les billets donnés par Ashim accompagné d'un « Thank God for corruption ! » (Vive la corruption, en français) –, poser les valises et commencer les vacances. C'est ici que l'ironie s'instille, Ray filmant les citadins se pavanant dans les bois en plan large comme des Beatles médiocres et imbus d'eux-mêmes : leur émerveillement face à la nature et aux villageois ressemble à celui d'enfants lors d'une visite au zoo tandis que leurs anglicismes incessants traduisent moins leur érudition que l'empreinte du colonialisme britannique qu'ils reproduisent.
Un jeu de (re)connaissance et de pouvoir qui trouve son écho dans une triple rencontre féminine précédée d'un flashback sur la rupture d'Hari. Là encore, un espace restreint : tout se passe dans la chambre de la jeune femme, au cœur de laquelle la caméra bouge entre le couple défait, les sépare au gré d'un travelling derrière une colonne qui divise ensuite l'écran en deux par la profondeur de champ. L'enjeu de la séparation : un échange épistolaire qu'il n'a pas compris à en croire la réaction de sa compagne, qui se plaint aussi de la facilité avec laquelle Hari emploie la force pour obtenir une explication. Lorsqu'il arrache la perruque de celle qu'il dit aimer dans un geste de colère, elle lui répond par une gifle qui se raccorde sur un mouvement de tête du sportif endormi dans la voiture. Toute la dynamique homme-femme du film est là, entre envie masculine de conquérir (avec ce que cela implique de pécunier) et refus des femmes de se laisser faire. Les trois relations à venir poursuivent ce sillon en poussant les gaillards dans leurs retranchements. C'est ce que l'on ressent face à la jeune paysanne Duli (Simi Garewal), qui vit au village voisin et stimule le deuil sentimental d'Hari par sa ressemblance avec son ex. Possessif sans raison, il attend d'elle une disponibilité absolue – il la châtie lorsqu'elle n'est pas sortie un soir mais est prêt à la payer pour qu'elle rentre avec lui à Calcutta – qui finira par se payer en deux temps. Après qu'elle lui ait subtilisé pour rire le portefeuille qui lui fait office de cœur lors de leur dernier rendez-vous, il lui arrache des mains dans un élan de déjà-vu. Puis, sur le retour, Lokha, injustement accusé de vol du même portefeuille par Hari un peu plus tôt, l'assomme et lui dérobe, pour de bon cette fois, son trésor chéri..
Pour ses camarades, le coup reçu sur la tête est d'un autre ordre, moins physique que moral. Leurs rencontres sont plus proches d'eux, originaires de la ville et d'un milieu aisé. Aparna (Sharmila Tagore) s'habille à l'occidentale, toujours en jean avec des chemisiers élégants et les cheveux détachés, elle partage une mélancolie proche de celle d'Ashim ; son espace à elle est une petite cabane dans le jardin de la propriété familiale, à peine assez grande pour accueillir son prétendant alors que l'espace entre eux est en réalité trop grand. Jaya (Kaberi Bose) est veuve et reprend des codes vestimentaires plus traditionnels, sa bonté est plus tactile au point que sa sensualité ne laisse pas Sanjoy indifférent. Ce sont les filles de M. Tripathi, retraité très respecté dans la région – son nom et la proximité des garçons avec ses filles suffit à convaincre le gérant de l'office des forêts de leur laisser occuper le bungalow. Ray ne le regarde pas comme la bande de mecs : c'est un homme simple, un vrai sage face à ces hommes qui, derrière leur bonne figure, ne sont en fait que des gosses à l'égo fragile. Il laisse ses filles badiner avec eux, sans se faire d'illusions sur le fait que ce ne sera rien de plus qu'une distraction saisonnière.
Et Ray de suivre ce même créneau en filmant les interactions comme la rupture du début. Les longues séquences de discussions sont des ballets où les binômes Aparna-Ashim et Jaya-Sanjoy se croisent, se cherchent, souvent séparés par un arbre dont le tronc obstrue l'écran ou par une distinction premier/arrière-plan qui fausse la proximité. Lors du climax – si tant est que l'on puisse dire ça chez Ray où tout coule de la même source –, les échanges de ces couples éphémères sur leur façon de voir l'avenir, leur rapport au monde (le fait qu'Ashim découvre la réalité de la condition de la femme du gardien à la fin du séjour, n'ayant jamais rien demandé à l'homme que des services irréalisables) s'entrecoupent et se mêlent au sort déjà évoqué d'Hari et à la déchéance de Shekhar qui dilapide l'argent d'Ashim aux jeux. Ce jeu de montage finit par ramener les quatre hommes et leurs échecs respectifs sur un même niveau face à la clairvoyance et l'indépendance des femmes qu'ils ont espéré posséder, même le temps d'un instant. Shekhar qui avait tout organisé initialement pour draguer Aparna et Jaya se retrouve seul et endetté ; Hari est blessé et dépossédé de ce qui faisait sa « force » ; Sanjoy a été mis face à son impuissance et son incapacité à voir au-delà des apparences quand Jaya l'a confronté et séduit avec des bijoux tribals qu'il avait dénigré devant elle auparavant ; Ashim a pris une leçon d'humilité et d'ouverture d'esprit au point de finir par demander à Aparna que son père intervienne pour sauver l'emploi du gardien.
Et l'ivresse dans tout ça ? Elle innerve le récit tant dans les beuveries quotidiennes des lascars qui refont le monde comme au PMU que dans la manière qu'a Satyajit Ray de nous balader dans la nature luxuriante du Bengale, à la croisée entre l'Eden et une jungle menaçante. Pour un de ses rares films contemporains, le cinéaste indien ne se défait pas de son goût pour la fable et la poésie. Des jours et des nuits dans la forêt est un film d'aventures mais surtout un envoûtant récit d'apprentissage et de (dé)construction du regard.
Elie Bartin